Agenda

Célébration eucharistique
chaque samedi à 18h30.
(sauf pendant les vacances d’été du
15 juillet au 31 août 2018)

 

MÉDITATION 3ème dimanche du temps ordinaire
(27/01/2019)

Permettez-moi vous dire tout d’abord quelle joie j’ai eue à méditer de tels textes ! J’en remercie l’équipe qui me l’a demandé, et j’espère que cela donnera goût à tel(le) ou tel(le) d’entre vous de lui proposer de faire de même le mois prochain : c’est un service à rendre à la Communauté dont on est grandement payé en retour !

Ma joie vient du fait que quand j’ai découvert ces textes pour me les « mettre à l’esprit », afin de les « ruminer » en moi,  ils me sont tous apparus comme des textes fondateurs.

Fondateur, le texte de Néhémie : il a été écrit après que le roi Cyrus eut décidé en 538 le retour du peuple juif de Babylone où il avait été déporté. Peut-être quelques années après, peut-être bien plus tard, les exégètes en discutent, hésitant entre les règnes d’Antaxerxès I ou II pour situer l’événement. Peu importe : ce qui est sûr est que les Juifs, ayant perdu leur indépendance politique, se reconstituent comme peuple autour de la parole de Dieu, au cours d’une cérémonie où cette parole est solennellement proclamée. C’est l’acte de naissance de la Torah encore en usage chez nos frères juifs, dont les historiens, de fait,  pensent qu’elle a été constituée quelque part dans les VIe-Ve siècle avant notre ère.

Deux éléments m’ont retenu dans le récit de cette cérémonie. Le premier est celui-ci : « Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu, puis les Lévites traduisaient, donnaient le sens, et l’on pouvait comprendre » – cela parce que la proclamation avait été faite en hébreu tandis que le peuple s’exprimait sans doute en araméen. Or aujourd’hui, même si le parole de Dieu a été traduite en français, elle reste « de l’hébreu » pour nos contemporains, qui ont largement perdu toute pratique et toute culture religieuses. Ce qui m’a conduit à cette question que vous partage : « Est que j’ai le souci, ou même seulement l’idée, de traduire pour ceux que je fréquente ce que j’ai reçu de la parole de Dieu, afin de la leur rendre accessible dans leurs mots à eux ? » Ce devrait être un ministère essentiel pour tout chrétien – donc pour vous comme pour moi –, ainsi que  l’ont bien souligné Christoph Theobald et Pierre-Louis Choquet lors de l’après midi d’étude que nous avons tenue au Mistral la semaine dernière.

L’autre élément qui m’a retenu dans ce récit tient à cette phrase : « Esdras leur dit encore : « Allez, mangez des viandes savoureuses, buvez des boissons aromatisées, et envoyez une part à celui qui n’a rien de prêt. » Car au-delà de son sens obvie, cette invitation a fait naître en moi ces questions que je vous partage également : « La parole de Dieu est-elle pour moi une viande savoureuse ? Une boisson aromatisée ? » et – ce qui est peut-être plus important encore : « Est-ce que j’ai la souci de procurer une part de cette nourriture et de cette boisson à ceux qui, autour de moi, pourraient étancher ou assouvir la faim et la soif qui sont en eux ? ».

Fondateur, également, le texte de l’Évangile de Luc qui décrit, dans la synagogue de Nazareth, ce qu’on appelle les débuts de la « vie publique » du Seigneur : il inaugure la mission chrétienne, comme le texte de Néhémie inaugurait la lecture de la Torah.

De nouveau, deux éléments m’ont retenu dans ce texte. Le premier est qu’il est dit de Jésus : « On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva ce passage ». Il le trouva, comme moi j’ai trouvé ce récit quand j’ai accepté de le méditer pour vous et devant vous : il ne l’a pas choisi, c’était sans doute la « lecture du jour » dans toutes les synagogues d’Israël en ce shabbat-là. Mais est-ce que, shabbat après shabbat, ou plutôt samedi après samedi, je me laisse atteindre par la parole de Dieu qui m’est offerte dans notre assemblée comme l’a été le Seigneur, au point de dire comme lui : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » ?

C’est une autre question que je vous partage, d’autant que ce passage de l’Écriture que le Christ a lue est bien une de ces « viandes savoureuses » dont parlait Néhémie : « L’Esprit du Seigneur m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, remettre en liberté les opprimés ». Il y a quinze siècles, une Marseillaise, la « noble Eugenia » dont l’éloge funèbre est conservé à Saint-Victor sur le couvercle de son sarcophage, a su entendre ce message. Il est dit en effet dans cet éloge que sa « faim des festins du Paradis » était telle qu’« au prix de sa fortune, elle a délivré les captifs de leurs chaînes iniques et ceux qui avaient été chassés de leur terre, elle les a rendus à leur famille. » Or, à l’aune de notre sensibilité actuelle, notre temps n’est pas moins dur que pouvait l’être le Ve siècle. Et que fais-je, moi, pour aider ceux qui sont dans le besoin, secourir les migrants ? Bien peu de chose : un pauvre petit chèque de temps en temps…

Fondatrice, aussi, la lettre de Paul aux Corinthiens qui inaugure, non plus la mission chrétienne, mais celle de l’Église. Texte si connu que j’ai eu le sentiment, quand j’ai commencé à le lire, qu’il n’aurait guère à m’interroger et nous interroger, nous Saint-Lucards qui essayons, depuis vingt-cinq ans, de vivre comme une communauté. Et pourtant, quand nous entendons : « Nous tous, nous avons été baptisés pour former un seul corps »… Un seul corps : pouvons-nous, puis-je, vraiment souscrire entièrement à cette phrase ? Ou n’ai-je pas, n’avons-nous pas, des progrès à faire pour essayer de la vivre plus pleinement ? Surtout si nous songeons à la version longue de la lecture de ce jour qui détaille toutes les parties du corps, l’œil, la main, la tête, les pieds, les éléments honorables et moins honorables, en ajoutant qu’ils n’ont pas à s’enorgueillir ou à s’affliger de leur sort, mais à concourir tous au bien commun. Ce qui m’a conduit à cette autre interrogation que je vous livre en partage : « Dans la communauté que nous désirons former, est-ce que je tiens le rôle que je sais pouvoir et devoir y jouer, rien que ce rôle, tout ce rôle ? »

Fondateur, enfin, le texte du psaume dont je tiens à dire un mot même si habituellement, je ne prête guerre attention à cette sorte d’intermède que constitue bien souvent pour moi le psaume entre les lectures du Premier et du Second Testament. Or, même s’il a sûrement été écrit par un fin connaisseur de la parole de Dieu, cet extrait du psaume 18(19) sonne comme la parole d’un néophyte qui s’émerveille  de découvrir en elle les fondements de sa vie – et pas seulement de sa vie intérieure. Ce qui m’a aussi interrogé, et de quelle façon !

« La loi du Seigneur est parfaite, qui redonne vie ; la charte du Seigneur est sûre, qui rend sages les simples. » Saurai-je trouver en moi cette simplicité de cœur, qui, seule, peut me rendre sage… c’est-à-dire un peu fou, comme l’indiquent tans de passages des Écritures ?

« Les préceptes du Seigneur sont droits, ils réjouissent le cœur ; le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard. » Or mon regard n’est pas clair : je dis souvent que je peine à « accommoder », au sens optique de ce terme, au point de me faire souvent rater ma cible, c’est-à-dire, étymologiquement, de pécher, comme je l’ai appris de mon frère qui connaît l’hébreu. Oui, le péché, c’est cela, rien que cela, mais aussi tout cela… Ce qui, entre parenthèses, pourrait nous aider pour la célébration de ce « temps pénitentiel » introduisant à nos eucharisties, qui « donne des boutons » à tant de Saint-Lucards : et si nous le consacrions à demander simplement, mais loyalement, au Seigneur de nous aider à accommoder notre regard sur nous et sur le monde qui nous entoure ?

« La crainte qu’il inspire est pure, elle est là pour toujours ; les décisions du Seigneur sont justes et vraiment équitables. » Invitation, douloureuse pour moi, à entrer dans le mystère de l’histoire, dans le scandale des inégalités devant la maladie, la fortune, la chance, qui sont notre lot sur cette terre : toujours justes et équitables, vraiment, les décisions du Seigneur ?

« Accueille les paroles de ma bouche, le murmure de mon cœur ; qu’ils parviennent devant toi, Seigneur, mon rocher, mon défenseur ! » Ultime interrogation, qui est peut-être celle qui m’a le plus interpellé, car si le Seigneur est bien pour moi un rocher – vers qui d’autre aller, sinon vers lui ? –, il est bien rare qu’il « accueille les paroles de ma bouche, le murmure de mon cœur » : je prie peu et distraitement. Merci de m’avoir donné l’occasion ce soir de le faire tout autrement avec vous et devant vous… et pardon d’avoir été bien long !

Méditation proposée par Jean Guyon