Méditation du 2eme dimanche de Carême

 

Filiation humaine, filiation divine

1)Les textes liturgiques de référence.

La liturgie nous donne à lire quatre textes : le texte de la Genèse « le fils offert et sauvé », le psaume 115 « Action de Grâces », quelques lignes de l’Épitre aux Romains de Saint Paul et l’Évangile de Marc sur la Transfiguration.
Dans chacun de ces textes, j’ai trouvé des formulations centrées sur : Le fils.
GN « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac.. »
PS «  Ne suis-je pas Seigneur, ton serviteur, ton serviteur, le fils de ta servante.. »
Rm «  Il n’a pas épargné son propre fils »
Mc « ..Celui-ci est mon fils bien-aimé… avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.. »

2) Choix du thème de la filiation

Tous ces textes indiquent une filiation, celle d’Isaac, fils d’Abraham, le serviteur, fils de la servante, le Christ fils de Dieu, Jésus fils de l’homme mais ils nous parlent aussi de la filiation spirituelle de Jésus : celle de la lignée prophétique d’Elie, de Moïse, et la reconnaissance par Dieu que Jésus est son fils Bien-aimé. Toutes ces filiations sont soulignées d’une tonalité affective qu’expriment les mots «ton fils,  ton unique, celui que tu aimes », « son propre fils, », « mon fils bien-aimé, ».
Cela m’amène à vous proposer comme thème de notre méditation celui de la filiation.
Notre commune condition humaine nous amène à partager des expériences qui s’enracinent dans des besoins identiques, comme celui de se reconnaître inscrit dans une filiation, comme celui de transmettre la vie.
Je m’inscris dans une parenté, je ne suis pas issu du néant mais d’un père, d’une mère qui m’ont donné la vie, biologique, et s’il n’y a pas de lien biologique, la reconnaissance de la filiation donne une vie juridique : je deviens un être humain, unique, qui a sa place dans la communauté des hommes.
La reconnaissance de la filiation est au fondement de mon humanité.
Un père me disait à la naissance de son fils :
«  Maintenant, il va falloir compter avec lui ». Il signait ainsi, un avant et un après.
La filiation reconnaît un être humain de plus, en plus avec tout ce que cela comporte de prévisible, d’imprévisible, de renouvellement pour les parents, la famille, le clan, le groupe, la société.
L’autre volet de la filiation, c’est qu’après l’avoir reçu, nous désirons la perpétuer.
Nous avons le désir d’échapper à notre finitude, à notre mort, la stratégie la plus commune consiste à transmettre la vie, le désir d’enfant va alimenter la transmission de la vie humaine, je vais mourir, mais quelque chose de moi, au minimum mon capital génétique va se poursuivre dans la transmission de ma lignée.

3a) lecture du texte de la Genèse « le fils offert et sauvé », la filiation d’Abraham : un texte étrange ?

Dans notre société, le désir d’enfant est toujours aussi vif et prégnant que dans les sociétés bibliques et tout aussi menacé par la stérilité. L’intrusion de toutes les techniques médicales avancées devient une donnée inéluctable dans la réalisation du désir d’enfant.
Il existe un tel écart entre notre société avec sa capacité scientifique et technique et la société d’Abraham que nous pouvons, à bon droit, nous interroger sur ce que peut bien nous livrer ce texte de la Genèse : Passons sur les différences de contextes historiques pour observer Abraham, un père qui aime son fils, qui nous surprend par sa soumission à Dieu. Mais cette obéissance, sans réserve, a du sens, un père qui ne se sent pas propriétaire de son fils, un père qui ne traduit pas son amour en possession, un père qui n’idolâtre pas son enfant. Abraham ne souffre pas du mélange des genres, il adore Dieu et Dieu seul, son fils il le vit comme un don de Dieu, une offre. Dieu l’a donné, Dieu peut le reprendre.
Revenons à nous, quel sens accordons-nous à la filiation et y-a-t-il du sens ?
A l’opposé d’une filiation en société traditionnelle, ou l’ordre social se maintient, se perpétue, se renouvelle à l’identique, notre ordre social lui est ouvert, il est questionné par la complexité et les cas de figures multiples de la filiation.
Exemple d’enfants, nés sous PMA, avec donneur de sperme anonyme, ou donneuse d’ovule anonyme et qui une fois adulte vont rechercher leurs géniteurs, leur désir questionne deux parentalités, celle de leurs parents par la loi, celle des donneurs, des tiers introduit par l’acte technique.
Si l’acte sexuel entre humains parce qu’il échappe à l’instinct a forcément du sens, il est tout sauf anodin, l’acte qui d’une façon ou d’une autre participe à la procréation lui aussi a du sens. Il est tout sauf anodin.
Dès que nous exprimons du désir, dès que ce dernier agit et j’ai envie de préciser revendique,( pensons à des formules comme : « le droit à l’enfant ») il crée du sens et le sens va nous questionner sur le Mal et le Bien.

3b) lecture du Psaume 115 , Action de Grâces ou
Malgré les souffrances rendre grâce à Dieu,
La filiation comme drame humain

Ce n’est pas parce que nous ressentons le désir d’enfant que cela se révèle moral, ni d’ailleurs immoral, c’est la suite de l’histoire, pourrait-on dire, qui va mettre en lumière, la valeur morale des actes que nous posons pour réaliser notre désir, et notre capacité d’aimer.
S’Il est vrai que dans la grande majorité des cas le désir d’enfant aboutit à la naissance d’un petit enfant dont la seule présence alimente l’amour des parents de l’un envers l’autre et l’amour des parents pour leur enfant, le désir d’enfant n’est pas toujours synonyme d’amour, pensons au marché autour de l’adoption où les besoins propres de l’enfant ne sont pas pris en compte, pensons aux naissances d’enfant désirés qui se révèlent des sources de profonde souffrance pour leurs parents : Exemple : J’ai reçu le témoignage bouleversant d’une femme qui a reçu un tel choc en voyant son fils (malformé, polyhandicapé) qu’elle ne s’en est jamais vraiment remise.
Les analystes nous expliquent que cette femme a subi une blessure narcissique, que l’enfant à naître est le support de l’amour de soi avant d’être le sujet de l’amour désintéressé de ses parents.
Il n’empêche, si l’idéal de la famille repose sur l’amour entre les membres de la famille, si la filiation est une preuve concrète de cet amour, l’amour est mis en échec par les turbulences de la vie et notre capacité au mal. La liberté de rompre dans notre société, avec les cortèges de ruptures et de divorces que nous connaissons tous, témoigne à l’évidence, de la finitude des sentiments amoureux. Le très grand âge dans nos sociétés donne à voir plus de cruauté que de gratitude des enfants envers les parents.

                                3c) lecture de l’Épitre et lecture de l’évangile de Marc
                     La filiation divine, comme transcendance de la filiation humaine

Si la filiation est souvent marquée par le drame, comment malgré les souffrances rendre grâce  à Dieu ?
En ce second dimanche de Carême, le temps liturgique nous le rappelle : Ne sommes-nous pas enfant de Dieu ? Ne participons-nous pas d’une filiation divine ?
Dans l’Évangile de Marc, le texte de la Transfiguration nous rappelle la filiation divine de Jésus : Il gravit la montagne il rencontre Élie et Moïse, figures de sa filiation spirituelle, il y rencontre Dieu qui l’affirme «Celui-ci est mon fils Bien-aimé » sa filiation divine affirmée, Jésus redescend transfiguré.
L’incarnation de Jésus ne lui permettra pas d’échapper à l’expérience corporelle de l’injustice, de la haine, de la souffrance et à la mort, mais sa filiation divine met en échec la mort, depuis 21siècles
Jésus ressuscite parmi nous.
L’aventure humaine chrétienne s’inscrit dans les pas du Christ, nous vivons notre incarnation sous le signe de la Transcendance divine.
Si Dieu dit  de Jésus: « il est mon fils bien-aimé », ne sommes-nous pas aussi les enfants bien-aimés du Père ? En nous hissant «  sur la pointe des pieds » vers cette transcendance, ne participons-nous pas à la filiation divine avec la conséquence qu’entre moi et l’autre Dieu désormais s’interpose ?
Se rappeler cela sans cesse, dans tous les choix essentiels de notre vie, dont celui de donner la vie, peut nous permettre d’atténuer notre désir de sa part d’ombre, de sa part de possession, d’idolâtrie.
L’idolâtrie nous pousse à surinvestir notre filiation, à doter nos enfants de qualités qu’ils ne possèdent pas, la possession nous inclinent avec nos enfants aux psychodrames familiaux où se jouent la jalousie, la concurrence, le ressentiment. Les liens matériels sont érigés comme des fins en soi, exemple des turbulences autour des questions d’héritage.
Nous rappeler notre filiation divine, peut nous aider, à hisser notre conscience vers des capacités imprévisibles de générosité, de pardon, de confiance qui élargissent nos espaces familiaux, repoussent les limites étroitement possessives de nos affects.
La filiation divine transfigure, elle transfigure notre condition humaine.
Puisse-telle nous permettre de renouer avec la promesse faite à Abraham «  je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du Ciel et que le sable au bord de la mère » ?

Christiane Giraud